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Quand les lettres sortent le grand jeu

Intramuros N°144, article by Annyck Hemery

Lieuxcommuns malmène les clichés, bat en brèche les tabous graphiques, force les espaces de rencontre. Hybride, joue, provoque. Et construit une oeuvre en devenir permanent.

On pourrait parcourir les projets de Lieuxcommuns*, un studio graphique rennais ouvert il y a huit ans par Jocelyn Cottencin, en suivant le fil du cliché et ses distorsions. On pourrait tout aussi bien, encouragés par l'ambivalence du nom de l'atelier, partir de ce "lieu commun", un espace de rencontre informel, un "ouvroir" au sens oulipien où se brouillent les catégories, se brassent et se mêlent les disciplines : le design graphique (identité graphique du Centre Chorégraphique National de Tours, catalogues d'exposition pour le domaine de Chamarande, le Centre d'art contemporain de Colomiers), le design éditorial (J'ai dix orteils, Wunderbar tome 1) et les pratiques artistiques (Just A Walk, Intérieur, Around). Il est pareillement légitime d'aborder cette oeuvre protéiforme par le plus petit dénominateur commun qui la fonde : la lettre. La Catherine Tramell par exemple (du nom de l'héroïne du film Basic Instinct). Un drôle de caractère créé pour l'exposition Accords excentriques (pour le centre d'art contemporain de Chamarande) rebondi par endroit, filiforme en d'autres. Des variations de graisse plaisantes à l'oeil quel que soit le corps. Pour créer ce caractère "féminin" (un cliché ?), les graphistes sont partis des parangons les plus communs de l'histoire de l'imprimerie, le Garamont (né au XVI e siècle) et l'Helvetica (apparu au XX e siècle), qu'ils ont superposés en prenant soin d'en lisser les parties communes. De cette rencontre entre un fringant sérif et un caractère "bâton" moderniste est née une "patte de mouche" de très grande lisibilité, une police "transgenre" qui aurait hérité des deux côtés à la fois. Les graphistes sont acquis en effet depuis toujours à l'idée qu'un caractère puisse avoir une lignée, et que le fait graphique (comme on le dirait du fait littéraire) est un système vivant, une "matière organique en expansion", précise Jocelyn Cottencin. Sa pièce La consommation d'oxygène est différente d'un individu à l'autre (elle fait partie des collections du Frac Bretagne) en est une autre preuve éclatante. Composée en Floréale, un caractère créé en interne, cette monumentale fresque enluminée prend d'assaut les surfaces (les cimaises d'exposition comme un morceau de rue ou les dessous d'un pont de voie ferrée) qu'elle couvre d'un motif végétal exubérant composé à la craie ou avec des adhésifs, dont les trouées laissent apparaître des lettres travaillées en réserve. En prenant du recul, se lit le titre de cette oeuvre graphique, qui n'est autre qu'un truisme de plus dans lequel les mots s'autogénèrent dans une contamination graphique implacable et sans fin du support. Aidé par le Fonds National d'art contemporain (aide à la commande publique), le projet d'identité visuelle créé pour La Criée, le centre d'art de Rennes, qui offre un regard inédit sur l'art contemporain, pourrait résumer brillamment cette approche "Lieuxcommuns" : un solide ancrage dans le projet, parfois abordé de manière littérale, et une fabrication rigoureuse procédant de contraintes. "Larys Frogier, le directeur de la Criée, avait identifié plusieurs plate-formes correspondant aux activités du centre : expositions, résidences d'artistes, projets externalisés, colloques et pôles de recherche, décrit Jocelyn Cottencin. Pour chacune d'entre elles, nous avons créé une police à partir de l'Helvética, une typo universelle aussi contestée que le concept de "cube blanc" de la salle d'exposition, que nous avons déformée, altérée (depuis l'intérieur ou l'extérieur), chahutée. Ces "signatures", qui illustrent de manière très directe les actions tiennent lieu de logo pour le centre. Pour ne pas confisquer toutefois tout l'espace visuel, seules les consommes sont affectées par ces typos qui s'ajustent en fonction de chaque plate-forme." Le sgraphistes livrent un peu le secret de la construction de ces jeux formels intrigants, des "filiations contre nature", à travers la double appellation des polices de titrage qui renvoie dos à dos des créateurs éminents et antagonistes. C'est la typo Albers versus Riley (pour les documents du département Des rives continentales) qui est inspirée d'un peintre du Bauhaus et d'un compositeur de musique répétitive. C'est la Lissitsky vs Brody qui tague d'un grand picto énigmatique en forme de X les affiches très visuelles des expositions du centre (comme les Flottaisons de Marcel Dinahet). C'est la typo de labeur Miedinger (le créateur de l'Helvética) vs Licko (de Suzanna Licko, la fondatrice du célèbre studio californien Emigre et auteur des premières polices numériques), qui sert à caractériser les territoires en création. C'est enfin la Fontana (le peintre qui lacérait ses toiles monochromes) vs Maeda (le pionnier du design génératif) qui fissure la masse compacte du caractère de base, et singularise, de manière humoristique, tous les projets prospectifs.

Le jeu (à la manière d'un jeu de pistes) n'est pas absent de la pratique des graphistes qui incitent aussi le public à s'impliquer dans le jeu de l'image. Dans le champ du design éditorial, leur ouvrage le plus achevé, Pimp my Life, est un codex de dessins réalisés par des élèves d'école technique (dans le cadre d'une résidence à Chaumont), inspirés de leur vie professionnelle et privée. Si l'ouvrage se propose de décoder visuellement leur environnement, il se garde bien de présenter les collages, surprenants de qualité plastique, réalisés avec ces mêmes dessins, lesquels ont fait l'objet d'ateliers in situ. A la manière de Cent mille milliards de poèmes (Raymond Queneau), c'est au lecteur de faire siennes ces combinaisons graphiques, et de se lancer lui aussi dans la fabrication de son propre codex graphique. Pour les auteurs, l'ouvrage est un "outil permettant d'interroger les codes, les signes, les images et les symboles qui composent un environnement", de mieux élucider ainsi le fonctionnement de la mise en image et comprendre comment celle-ci construit une représentation du réel. Un outil au même titre que les typos images qui permettent aux Lieuxcommuns de définir un territoire, de dresser des systèmes graphiques complexes, insolites, fluctuants, étonnamment efficaces et résistants. 

Annik Hémery




· Dropping Pictures par Larys Frogier, Centre d'art La Criée (Rennes).

· PIMP MY LIFe projet conçu par Jocelyn Cottencin avec la collaboration de Richard Louvet, dans le cadre d’un appel à projet lancé par le Pôle Graphisme de Chaumont.

· Lieuxcommuns a été fondé en 2001 avec Anne Durez et Francis Voisin. Initiée et dirigée par Jocelyn Cottencin, la structure fonctionne en collaboration avec d'autres créateurs (graphistes, chorégraphes, architectes).